Anne Verjus : Comment être un féministe radical et pragmatique il y a deux cents ans? L'étrange affaire du Chevalier Lawrence (1773-1840)

La date de cette conférence sera reprogrammée prochainement

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James Henry Lawrence est un homme qui a vécu entre 1773 and 1840. Fils de planteurs Jamaïcains propriétaires de plusieurs centaines d’esclaves, il est né et éduqué pour devenir un membre de la noblesse britannique : écrire de la poésie, voyager et vivre des richesses héritées de ses parents. Il aurait pu entrer dans l’armée, comme son jeune frère, ou devenir un riche commerçant ou un politicien, comme un autre de ses frères. Mais Lawrence en décide autrement : à 20 ans, il écrit une utopie féministe. Qu’il l’ait voulu ou pas, cette utopie, appelée L’Empire des Nairs, deviendra la plus radicale des utopies féministes de son temps. Nous suivons Lawrence dans son utopie, en essayant de comprendre ce qu’il a fallu, non pas tant pour être si radical, mais pour sortir des sentiers battus tout en traitant les humains tels qu’ils sont.

Dans cette société, les femmes n’auraient plus besoin de se marier, et donc de dépendre d’un homme, pour élever des enfants ; elles seraient maitresses de leur vie, possédant leurs propres ressources et nom ; elles n’auraient plus besoin d’obéir à un homme. Les enfants seraient élevés par leur mère et ignoreraient le mot « père », etc. Les hommes seraient libérés du fardeau familial, libres de voyager, d’être soldats ou législateurs. Ils seraient des oncles, sans aucun droit sur les enfants de leurs sœurs.

Lawrence ne s’est pas contenté d’écrire cette utopie ; il n’a fait pratiquement rien d’autre que d’écrire, traduire et la réécrire pendant les quarante-cinq années suivantes. On ne peut donc pas dire qu’il s’agisse d’une œuvre de jeunesse. Cette utopie est son Grand-Œuvre, la conviction de sa vie, quelque chose qu’il gardera à l’esprit (et à celui de ses amis fatigués) jusqu’à sa mort.

Une question se pose donc : comment un homme, membre d’une classe privilégiée, a-t-il pu écrire un tel livre ? Est-ce juste le fait de son imagination ? Ou d’être l’écrivain le plus radical de son temps ?

L’Empire des Nairs était certainement une œuvre de fiction. Mais contrairement à beaucoup d’autres utopies de son temps, cette œuvre n’est pas basée sur un homme différent, plus moral par exemple, comme « l’homme régénéré » de la Révolution française. Il se base sur la réalité. D’abord il traite de l’anxiété, de l’individualisme et de l’instabilité inhérente aux êtres humains. Ensuite, il tire son inspiration des exemples autour de lui, trouvant les libertés féminines et les habitudes matrilinéaires dans les classes aisées européennes, spécialement parmi les familles jamaïcaines.


Anne Verjus, chercheuse CNRS et membre du laboratoire Triangle, est socio-historienne. Elle a surtout publié sur la situation politique et familiale des femmes à l’époque de la Révolution. Voir, par exemple, Le Cens de la famille. Les femmes et le vote, 1789-1848 (Belin, 2002) ou Le Bon Mari (Fayard, 2010).

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