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Workshop international "Reconstruire la démocratie à partir de zéro"
Le 18 mars 2025
10h-18h
L'objectif de ce workshop est de réunir des chercheurs confirmés et de jeunes chercheurs en philosophie politique et en théorie politique pour discuter de la manière de répondre aux défis contemporains auxquels les démocraties occidentales sont confrontées.
Cet événement est co-organisé par Charles Girard, professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Lyon 3 et Peter Niesen, professeur de théorie politique à l'université de Hambourg/ Fellow 2024-25 Collegium de Lyon. L'atelier prendra la forme d'une discussion sur les articles préalablement lus. Les articles seront rédigés en français ou en anglais, et la discussion se déroulera en anglais.
Les démocraties occidentales sont actuellement confrontées à certains des défis les plus sérieux depuis la Seconde Guerre mondiale. Malgré un système d'enseignement public de très haut niveau, des sphères publiques et des mécanismes d'État de droit relativement libres, un niveau de soins de santé à peu près décent, des progrès vers le plein emploi et des filets de sécurité sociale presque complets, la confiance dans les institutions politiques est tombée à des niveaux alarmants, en particulier pour les institutions électorales. Les partis anti-système et les extrémistes de droite se dotent de plates-formes de plus en plus populaires, et les cordons sanitaires qui les protègent sont mis à rude épreuve, même dans les démocraties les plus établies. Des observateurs ont même parlé de « régression », « d'érosion » ou même de « mort » de la démocratie, en référence à la situation en Hongrie et aux États-Unis. La question est de savoir combien de temps les « effets de cliquet » des démocraties constitutionnelles prévaudront (Niesen, 2023). Face à ces défis, il est suggéré de repenser les catégories démocratiques et, si nécessaire, de reconstruire la démocratie à partir de la base, sur les plans conceptuel, institutionnel et pratique. L'atelier propose de discuter des suggestions générales et progressives à cet effet, à partir des perspectives de la philosophie politique normative et de la théorie politique.
Jusqu'à présent, la théorie politique a réagi de manière défensive aux tendances dégénératives en adoptant des approches qualifiées de « démocratiques » ou de « réalistes critiques », des points de vue très populaires qui remettent en question nos conceptions fondamentales de la démocratie, tant en termes de diagnostic que d'évaluation. Les réalistes démocratiques et critiques proposent de redéfinir la démocratie, en s'éloignant d'une compréhension des citoyens en tant que coauteurs des lois pour adopter une approche plus modeste, telle que la dispersion du pouvoir politique (Bagg 2024). Dans notre atelier, cette confrontation se jouera entre la proposition sceptique de Philippe Urfalino, qui soutient que le « self-government » n'a jamais été une notion cohérente à laquelle les polities pouvaient aspirer à l'époque moderne, et la conception démocratique radicale que Clotilde Nouët tente de sauver de la première théorie de Habermas, qui a cependant été confrontée à l'objection d'utopisme.
La redécouverte du vocabulaire républicain des débuts de l'ère moderne et de sa notion centrale de liberté en tant que non-domination a constitué une autre nouvelle approche de la démocratie qui, du moins à ses débuts, a souvent été considérée comme un moyen de fonctionner sans les notions d'autonomie ou d'auto-gouvernement (au sens d'Urfalino). Ce vocabulaire a été modernisé par des auteurs « néo-romains » tels que Philip Pettit et Quentin Skinner, en partie sur la base du scepticisme à l'égard de la notion « positive » de liberté en tant qu'autonomie ou auto-gouvernement (Skinner 2002). Les conceptions néo-républicaines, du moins lorsqu'elles sont lues à travers le prisme de la critique féministe d'Iris Marion Young (1990), peuvent toutefois se révéler encore plus exigeantes en termes de justice sociale, de suppression des restrictions structurelles à l'égalité sociale et politique, et de distribution du pouvoir social et politique (Sophie Guérard de Latour). Elles visent à « compléter » la démocratie au sens de Nouët, et non à réduire les attentes au sens où l'entendent les réalistes démocratiques.
Une condition de réussite pour toutes les démocraties, et pas seulement selon une conception habermassienne, est l'existence et la protection d'une sphère publique vibrante et pluraliste, accordant une voix à tous les groupes de citoyens (Girard 2019), mais également capable de rationaliser l'opinion publique. Toutefois, il est permis de douter de la capacité des échanges publics démocratiques à reproduire le discours public, étant donné les échanges très chargés et « moralisés » sur les médias sociaux, tous sous le contrôle des plateformes privées. Un troisième projet démocratique réaliste consiste donc à purger le discours public des arguments « moralistes ». De Carl Schmitt et Hans Kelsen à Niklas Luhmann et Enzo Rossi, les auteurs ont insisté sur la démoralisation de la politique démocratique afin de parvenir à des désaccords raisonnables sur des questions de valeur fondamentale. Cord Schmelzle s'oppose ici à une conception étroite de la morale et de la fonction des interventions morales, et préconise de donner à la morale la place qui lui revient dans la sphère publique démocratique, à condition de ne pas la concevoir de manière péjorative. Bien qu'il ne se préoccupe pas essentiellement du contenu moral du discours public, Charles Girard soutient qu'une condition nécessaire au renouveau des idéaux et des pratiques démocratiques est une approche interventionniste du pouvoir éditorial, étant donné qu'il peut permettre de réduire au silence des voix moins puissantes. Girard se demande si cela peut être considéré comme de la « censure » et s'il est possible de distinguer les cas légitimes des cas illégitimes. Enfin, Johanna Lenne-Cornuez et Nicolas Nayfeld aborderont un sujet souvent considéré à tort comme purement « moral » et donc impropre à la répression : la violence privée à l'encontre des femmes. Ils soutiennent que la notion d'impunité comporte encore des ambiguïtés qui devraient être clarifiées conceptuellement afin de sécuriser la critique féministe.
Le thème de Peter Niesen, la suffisance politique, semble à première vue aller dans le sens d'un état d'esprit réaliste, en essayant d'orienter la discussion de l'égalité politique de tous les citoyens vers la suffisance politique pour tous les agents (humains et non-humains). Toutefois, l'objectif de Niesen est de montrer que la suffisance politique est plus exigeante que les pratiques actuelles dans les démocraties occidentales. Essayer de se tenir à l'écart des conceptions conceptuelles trop ambitieuses et « utopiques » est-il un moyen de sauver les pratiques démocratiques ? Ou bien la démocratie a-t-elle besoin de nouveaux fondements qui examineraient sans complaisance la faisabilité de certaines stratégies ?
Résumés
Philippe Urfalino, EHESS, CNRS : Le mythe de l’autogouvernement
La notion d’autogouvernement n’est pas conforme à une forme de vie humaine et est un mythe philosophique. Cependant les théories de la démocratie qui utilisent cette notion en proposent une version édulcorée et moins exigeante. La mise en évidence d’un mythe philosophique de l’autogouvernement ne vise donc pas une démystification, mais fournit un instrument d’analyse. Elle permet notamment de mieux comprendre pourquoi ces théories proposent des conceptions très différentes des rapports entre autogouvernement et démocratie représentative, rapports variant de l’assimilation à l’approximation. Nous montrerons enfin pourquoi il vaut mieux abandonner cette notion pour qualifier la démocratie représentative.
Clotilde Nouet, Mohamed VI Rabat : Habermas, deux modèles de démocratie
Il s’agit dans cette intervention d’interroger l’existence de deux modèles distincts de démocratie dans la pensée politique de Jürgen Habermas. L’un, esquissé dans un des premiers textes publiés d’Habermas, « Réflexions sur le concept de participation politique » (1958), est à l’arrière-plan de ses travaux jusque dans les années 1970 et se revendique comme un modèle socialiste de démocratie. L’autre, présenté dans « La souveraineté populaire comme procédure. Un concept normatif d’espace public » (1989), est défendu dans Droit et démocratie (1992) et s’inscrit explicitement dans une filiation libérale. Dans quelle mesure ces modèles entrent-ils en tension, et mettent-ils au défi la catégorie, plus générale, de « démocratie délibérative »? Quelle critique de la démocratie libérale le premier modèle nous permet-il de formuler? L'intervention se propose d'envisager ces questions en articulant une analyse contextuelle et historique à une approche normative.
Cord Schmelzle, Research Institute Social Cohesion, Goethe University Frankfurt : Les raisons de la moralisation
De nos jours, aucun débat politique ne saurait être complet sans que l'on se plaigne d'une prétendue moralisation du discours public. Qu'il s'agisse de climat, de migration, de genre ou de politique étrangère, l'utilisation de catégories morales et de critiques morales est régulièrement rejetée comme intrusive, naïve, polarisante, voire malveillante. Parallèlement, ceux qui souhaitent soumettre ces pratiques à un examen moral soulignent que des normes morales minimales qui semblent aujourd'hui évidentes, telles que la condamnation du racisme et de l'esclavage, l'égalité des sexes ou l'éducation non violente, ont dû être moralisées avec succès pour permettre des progrès politiques. Quelle perspective est la bonne ? La tendance à la moralisation est-elle un danger pour la démocratie et la cohésion sociale, ou est-elle la musique de fond - parfois dissonante - du progrès social ?
Dans cet article, je commencerai par distinguer une compréhension péjorative d'une compréhension neutre de la moralisation. Dans un deuxième temps, je distinguerai quatre critiques de l'utilisation de catégories morales dans les débats publics. Dans un troisième temps, j'opposerai à ces quatre critiques quatre raisons de moraliser, chacune d'entre elles apportant des explications et des justifications au discours moralisateur. Enfin, je soutiendrai que si l'utilisation de catégories morales dans les débats politiques est associée à certaines pathologies, il serait impossible, injuste et improductif de s'en passer.
Charles Girard, Jean Moulin Lyon III : Censure privée et liberté d'expression
Ce document étudie la manière dont les acteurs non étatiques peuvent utiliser les droits associés à la liberté d'expression pour entraver l'expression d'autrui. Cela se produit, par exemple, lorsque des manifestants interrompent une réunion publique pour défendre une cause (en invoquant leur propre liberté d'expression), lorsque des propriétaires choisissent les manifestants qu'ils autorisent à pénétrer dans des espaces privés partiellement ouverts au public (en invoquant leur droit de contrôler l'usage expressif qui est fait de leur propriété), ou lorsque des réseaux sociaux choisissent de rendre certains contenus invisibles (en invoquant la liberté éditoriale). Ces actions sont difficiles à catégoriser et à évaluer. Elles sont à la fois dénoncées comme des formes de « censure privée » qu'il convient d'empêcher, et défendues comme des moyens légitimes d'exercer des droits de communication qu'il convient au contraire de protéger. La difficulté est à la fois conceptuelle et normative. Sur le plan conceptuel, le pouvoir de censure est considéré comme une prérogative de l'État depuis le début de la modernité, à tel point que la pertinence même de l'idée de « censure privée » est contestée. Comment décrire le pouvoir de ces acteurs privés qui empêchent certaines voix d'être entendues ? Sur le plan normatif, la critique de la censure est compliquée lorsqu'elle ne résulte pas d'actes illégaux ou d'abus de pouvoir de l'État, mais de l'exercice de droits par des personnes privées. Comment déterminer si l'usage contesté des droits, notamment ceux liés à la liberté d'expression, est un exercice normal de cette liberté ou, au contraire, un abus empêchant arbitrairement d'autres personnes de l'exercer ? L'objectif de ce projet est d'apporter des éléments de réponse aux controverses entourant la « censure privée » en proposant :
i) une analyse conceptuelle de l'idée d'interférence privée avec et à travers la liberté de communication ;
ii) une analyse normative des principes mobilisés pour évaluer l'illégitimité des formes d'interférence privée.
Johanna Lenne-Cornuez & Nicolas Nayfeld, Lyon III : Le féminisme et la lutte contre l'impunité
Depuis le mouvement #MeToo, la lutte contre l'impunité des violences faites aux femmes est un mot d'ordre dominant dans le discours féministe. Cependant, la signification de cette impunité et les implications de la lutte contre celle-ci sont sujettes à ambiguïté. Cette contribution cherchera à clarifier la définition du concept d'impunité et à interroger le sens de l'engagement dans cette lutte féministe.
Peter Niesen, Hamburg University et Collegium Lyon : La suffisance politique : comment faire en sorte que la représentation compte ?
La représentation politique est traditionnellement examinée sous l'angle de l'égalité politique : comment garantir que les institutions représentatives prennent en compte les opinions et les intérêts de tous les citoyens de manière égale ? Ce qui n'a pas été discuté jusqu'à présent, c'est la question de savoir si la représentation peut garantir une prise en compte suffisante des opinions et des intérêts des individus et des groupes. Alors que pour les êtres humains, la suffisance ajoute une préoccupation normative supplémentaire à la réalisation de l'égalité politique, je soutiendrai que la représentation des intérêts non humains (animaux, écosystèmes) nécessite une compréhension distincte et cohérente de la suffisance politique, indépendamment de toute revendication d'égalité.
Je soutiens que la suffisance politique se compose de trois éléments : a) un nombre seuil de représentants, suffisant pour garantir que les points de vue et les intérêts du groupe sont effectivement exprimés, b) la capacité à définir l'ordre du jour, c) la possibilité d'avoir un impact lors des votes parlementaires. Je discute et rejette la quatrième caractéristique, à savoir que les intérêts vitaux d'une personne sont protégés par les décisions parlementaires. J'en viens à présent à une discussion comparative de plusieurs suggestions institutionnelles visant à réaliser la suffisance politique a)-d).
Bibliographie
Bagg, Samuel 2024, The Dispersion of Power. A Critical Realist Theory of Democracy. Oxford: Oxford University Press.
Niesen, Peter (ed.) 2023, Zur Diagnose demokratischer Regression. Leviathan Sonderband 40, Baden-Baden: Nomos.
Girard, Charles 2019, Délibérer entre égaux - Enquête sur l'idéal démocratique. Paris: Vrin.
Young, Iris 1990. Justice and the Politics of Difference. Princeton: Princeton University Press.
Skinner, Quentin 2002, A Third Concept of Liberty. Proceedings of the British Academy 117, 237–268.